Heimat-Los
En France, au début des années 80, les groupes qui se forment sont toujours sous influence britannique, qu’elles proviennent de la première vague punk rock, de la seconde vague, de l’anarcho punk ou de la Oi ! C’est dans ce contexte que se forme Heimat-los, qui n’est pas vraiment au début une histoire de copains. Les quatre banlieusards de la région parisienne ne se connaissent pas ou peu lorsqu’ils tentent une répétition le 29 octobre 1983, mais ils convergent vers un même but : faire quelque chose de différent, de plus brutal et rapide. Ils ont quelques exemples en tête, en provenance des Etats-Unis, comme Dead Kennedys et Bad Brains, d’Angleterre, comme Discharge, et d’Allemagne, comme Razzia, Slime et Neurotic Arseholes. Rapidement, le groupe joue plus vite et avec un son plus extrême que leurs aînés. Leur spécificité est largement due au jeu de basse incroyablement puissant et profond de Jean-Claude, auto-baptisé Blitz, qui avait déjà fait ses armes au sein des Spoons (fabuleux trio punk méconnu, avec de futurs membres de Wunderbach et des Coronados – Jean-Claude a d’ailleurs composé « Oublions l’Amérique » et « Guardia civile » qui deviendront des titres du répertoire de Wunderbach) puis des Electrodes. Jamais on a joué aussi vite et violemment dans l’histoire du punk français. Certes, il y a eu Ctakahoo SS (ou Stakhanov SS) et SS Kids, mais rien d’aussi dense et furieux.
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Le nom du groupe est adopté : Heimat-los, « apatride » en allemand, souligne le caractère internationaliste de la démarche du groupe, tout en jouant sur le côté guttural et la brutale ambigüité de la langue allemande. Les textes, minimalistes et « dischargiens », s’articulent autour de la guerre et des horreurs de l’histoire contemporaine, avec un soupçon d’influence cinématographique gore. L’urgence véhiculée par le groupe et intensément vécue par ses membres, se traduit par une première maquette de sept titres enregistrée un mois après la formation, en décembre 1983. Pour allonger la liste des titres courts, agressifs et incisifs, une reprise des Spoons et une autre de Razzia. Rapidement, grâce en particulier au fanzine américain Maximum Rock’n’Roll, François alias Speedyperit, le guitariste, découvre un vaste réseau international de groupes, labels, distributeurs. Dans l’esprit comme dans la démarche musicale, Heimat-los s’inscrit dans la vaste scène du hardcore, florissante au-delà des frontières. Le groupe constate que d’autres leur ressemblent un peu partout dans le monde, que ce soit Minor Threat, Siege, M.D.C., D.R.I., Offenders aux Etats-Unis, Terveet Kädet en Finlande, Inferno en Allemagne ou Negazione en Italie ! François commence à écrire à tous les contacts qu’il déniche dans le fanzine américain et à envoyer des maquettes de Heimat-los un peu partout, jusque dans les pays de l’est européen, alors isolés dans le bloc soviétique, et en Amérique du sud. Parmi ses correspondants, les meilleurs et les plus frénétiques groupes de hardcore internationaux.
François donne la nouvelle maquette à Marsu, propagandiste auprès de Lucrate Milk et de Bérurier Noir, et animateur d’une émission de radio. Après écoute, Marsu lui apprend que le label New Wave Records (du fanzine du même nom) prépare une compilation sur laquelle le groupe aurait pu trouver sa place, mais qu’elle est bouclée. Comme le morceau « Schlag » dure moins de quarante secondes, Marsu appelle quand même Patrice et Aline du label New Wave Records. Finalement, non seulement le label garde une place pour Heimat-los sur la compilation « 1984 : The First Sonic World War » mais lui propose de sortir leur premier 45 tours. C’est à peu près au même moment que Faïza, une punkette surnommée Fifi qui participe au fanzine Kriegsberichter Kompanie, présente Taki et Gaz de R.A.S. à Jean-Claude et Norbert alias K.Z. de Heimat-los. Taki et Gaz sont justement en train de peaufiner leur projet de monter un groupe parallèle au tempo plus rapide, Kromozom 4, qui devient totalement effectif après la séparation de R.A.S.. Les gars accrochent bien et se suivent désormais partout. En juin 1984, Heimat-los enregistre une deuxième maquette de sept titres. Gaz assiste à l’enregistrement, très favorablement impressionné. Finalement, il manque la voix sur deux titres parce que le studio est détruit avant la fin des sessions.
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Sur les conseils de Taki, Heimat-los enregistre son 45 tours en novembre 1984 au studio Bob Mathieu, par lequel Virus 77, R.A.S., L’infanterie sauvage et Les Cafards sont déjà passés. Au fil des répétitions, le groupe joue de plus en plus vite, le titre « Schlag » étant passé de 38 secondes sur la première maquette à 27 secondes sur le 45 tours. A cette époque, Fifi et moi nous répartissons le travail d’envoyer une première maquette de Kromozom 4 partout où on peut. Un soir, je passe chez Taki, qui me dit qu’il faut absolument que j’écoute les titres que Heimat-los viennent à peine d’enregistrer. Il appelle Norbert, qui me fait écouter quelques morceaux au téléphone. Je sais que ce moyen ne m’offre nullement la quintessence de l’enregistrement, mais j’ai le sentiment que quelque chose de neuf se passe. C’est évidemment lorsque j’écoute le 45 tours, sobrement et efficacement intitulé « Schlag », dans de meilleures conditions que je prends la mesure de l’événement : personne ne joue aussi vite en France, avec un son de basse si brutal et original à la fois. La marche totalitaire de « Heimat », les deux voix superposées sur « Warszawa », la brutalité de « Schlag », la tonalité désespérée de « Soldier », l’intro slappée de « Funk Is Dead » et le rouleau-compresseur « Anti Babies » me marquent durablement.
Je rencontre pour la première fois trois membres de Heimat-los durant l’hiver 1984-85. C’est à la sortie d’une pièce de théâtre à laquelle nous avait convié Taki, qui prend des cours de comédie dans le but d’entamer une carrière de comédien. Norbert, François et Jean-Claude me sont apparus très rapidement extrêmement sympathiques. Nous nous rendons chez les parents de Norbert pour regarder des films d’horreur toute la nuit (une coutume bien ancrée à laquelle des membres de Heimat-los, Kromozom 4 et quelques amis participaient). Je me souviens avoir été très étonné que la mère de Norbert reste avec nous pour regarder des films aussi sanglants ! Peu de temps après, lors d’une répétition du groupe, je rencontre le quatrième membre de Heimat-los, le batteur Serge alias Sergio Loco, tout aussi sympa. Outre Norbert et Serge, directs et rigolards, le groupe est composé de deux personnalités assez différentes. François, assez lunaire, débordant de gentillesse, est le genre à faire un groupe de musique conceptuelle, Radis Six Dents et ses Fanes, à base de sons de tondeuse à gazon, de réveil matin et de frottements de brosses à dents, avec ses deux petits frères. Quant à Jean-Claude, il peut être aussi doux que sanguin. A la répétition, je découvre de nouveaux morceaux, amorçant un style de plus en plus personnel, brutal et rapide, agrémenté de mélodies aux sonorités slaves, comme pour trouver l’équilibre entre puissance et finesse. L’autre particularité de Heimat-los, c’est de chanter dans plusieurs langues (anglais, allemand, espagnol, finnois, suédois, français, russe…). Souvent, l’accent est approximatif, mais l’effet et l’esprit sont plus importants.
Le 45 tours a du mal à se vendre au début, et on est à ce moment-là loin de s’imaginer que New Wave Records devra finalement le represser. En France, beaucoup ne vont pas plus loin que The Clash, d’autres ne voient pas de violence musicale au-delà de The Exploited et la plupart vont scotcher sur Bérurier Noir. Mais les amateurs de hardcore international saluent « Schlag » comme une véritable déflagration dans le paysage musical français. A l’étranger, Pushead, figure de la scène américaine, chanteur de Septic Death, animateur du label Pusmort et journaliste, rédige une chronique dithyrambique du 45 tours. Les oreilles attentives semblent venir plutôt de l’étranger. Longtemps, le groupe ne peut se produire sur scène car Jean-Claude n’a pas réussi à échapper au service militaire. Le 30 mars 1985, le groupe partage enfin l’affiche avec Morsüre, un groupe de thrash metal (le guitariste devint par la suite claviers pour Jean-Jacques Goldman) pour un premier concert à Massy, en banlieue parisienne. Les deux groupes, à leur manière, tentent d’aller au-delà du mur du son. Mais les deux styles ne sont alors pas très appréciés en France, et peu de monde s’est déplacé. J’ai le souvenir d’une reprise de Discharge, « Drunk With Power », par Heimat-los, totalement envoûtante. Le label Madrigal, sur lequel Morsüre a sorti son album, offre aux pionniers du hardcore français de les signer, si le groupe accepte de changer de style de chant pour une voix plus metal. La proposition est évidemment déclinée.
Rapidement convaincu que Heimat-los, au-delà même du genre hardcore, compte parmi les groupes français les plus novateurs, puissants et importants, j’essaie de leur trouver des concerts en même temps que je « manage » Kromozom 4. Et dès qu’il y a de la place dans une voiture, je prends l’habitude de suivre Heimat-los pour leurs concerts en province ou à l’étranger. Tournai, en Belgique, non loin de la frontière française, demeure une expérience traumatisante. Partager l’affiche avec les groupes de hardcore belges Capital Scum et Dirty Scums est certes une réjouissance. Mais la programmation du groupe skinhead français Snix, qui allait d’ailleurs passer d’un apolitisme bon teint à une extrême-droite totalement décomplexée, attire des dizaines de skinheads qui ne tardent pas à emmerder les punks de l’assistance, y compris à coups de lames de rasoir. Heimat-los ne demande pas son reste et reprend la route après avoir joué. Le concert de Champigny-sur-Marne, en compagnie de Kromozom 4, Les Cafards et Les Vampires fut tout aussi chaotique pour des raisons différentes : Norbert et Jean-Claude ont tellement bu dans l’après-midi qu’aucun morceau ne tient debout. Par contre, le groupe a droit à une véritable ovation de la part du public dijonnais le 11 novembre 1985, en première partie des Canadiens de D.O.A.. Côté discographie, « Alles in K », tiré du même enregistrement que le 45 tours, sort sur le second volet des compilation de New Wave Records, « 1984 The Second ». Et la liste des correspondants étrangers de François n’arrête pas de s’allonger : Jello Biafra, le chanteur de Dead Kennedys, qui mentionne Heimat-los parmi ses groupes préférés, Pushead, le groupe anglais Heresy, le groupe allemand Inferno…
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En février 1986, Heimat-los enregistre une nouvelle maquette de nouveaux morceaux qui sonnent indéniablement de plus en plus américains, tout en conservant ce son de basse si particulier et la touche mélodique slave. Le groupe sort de cette session très déçu par la qualité sonore : à l’époque il est déjà difficile à l’époque de trouver un ingénieur du son capable de prendre au sérieux et de traiter convenablement un groupe punk, alors pour le hardcore, n’en parlons même pas ! Et il est toujours aussi compliqué de trouver des concerts pour un groupe du genre. Je réussi à convaincre le responsable du Service municipal de la jeunesse de Colombes de faire jouer Heimat-los et Fli Tox dans un lycée de la ville. Après le concert, le type me reproche de lui avoir imposé un groupe qui ne sait pas jouer ! Difficile de lui expliquer que pour être carré à cette vitesse là, il faut au contraire maîtriser son art, et que Jean-Claude peut certainement être considéré comme un technicien. Ailleurs, l’herbe est plus verte : c’est lors de deux concerts en Allemagne, à Karlsruhe et à Lorsch, que les membres de Heimat-los puis de Kromozom 4, prennent une claque monumentale. En opposition à la vieille garde hardcore punk allemande, Skeezicks, incroyable groupe volontairement américanisé à outrance de la jeune scène auto-baptisée thrash (à l’époque, l’expression désigne des groupes ultra-rapides comme Septic Death sans aucune connotation metal), apporte un incontestable vent de fraîcheur. Public ultra réceptif, nouvelles formes de danse, orgie de slam (ou stage diving, la pratique importée des Etats-Unis qui consiste à plonger dans le public et à se laisser porter par lui)… les membres de Heimat-los reviennent regonflés à bloc, troquant cuirs et Doc Martens contre casquettes de base ball, chemises à carreaux, bandanas et baskets, et sont les premiers à introduire le slam en France. Sur scène, le groupe a désormais une cohésion impressionnante. Norbert occupe littéralement la scène, Jean-Claude laisse exploser une rage contenue à chacun de ses martèlements de basse et François, prenant de plus de plus en plus d’assurance, ose des plongeons dos au public, pendant qu’il joue ! Quant à Serge, concentré comme jamais sur sa frappe millimétrée, ses prestations lui valent de sérieuses tendinites aux poignets. Le look détendu à l’américaine, la pratique vitaminée du slam et la musique ultra-brutale ne plaisent guère de nombreux punks qui, en gros, voient dans notre bande des emmerdeurs, tandis qu’ils font figure de conformistes et de réactionnaires à nos yeux.
Heimat-los et Kromozom 4 projettent de longue date de sortir un album commun, par affinités musicales, amitié et parce que leurs titres sont si courts qu’ils auraient eu du mal à remplir chacun deux faces d’un album. Je propose de sortir sur mon premier label, Réseau Alternatif, d’abord un 45 tours commun en utilisant des titres du dernier enregistrement de Heimat-los, puis un album commun également. Au départ, personne au sein du groupe ne veut voir ces versions sortir sur vinyle. Mais j’insiste car c’est le seul enregistrement récent disponible. Le 45 tours Heimat-los / Kromozom 4 sort donc en septembre 1986. Malgré la qualité sonore très moyenne de l’enregistrement, leur face, intitulée « Keepsake », est une véritable déferlante. Trois titres d’un peu plus d’une minute et « La seconde nécessaire de Léon Zyklon », hommage hardcore d’une seconde trente-sept (avec décompte « 1, 2, 3, 4 » au début et plaquage de basse à la fin) à l’humoriste Pierre Desproges, avec une vraie suite de huit accords exécutée en une seconde.
Les groupes de hardcore commencent à se multiplier en France. La compilation « Rapsodie » du label Jungle Hop International en offre une large palette. Beaucoup sont cependant décevants et Heimat-los n’a pas de mal à tirer son épingle du jeu, avec deux titres issus de la même maquette, « Kommandos » et « Brutal Thanksgiving » (un hommage évident au « Conform » de Siege, groupe de Boston), deux bijoux de crudité et de bestialité. En décembre 1986, je réserve le défunt studio Campus pour que Heimat-los et Kromozom 4 enregistrent leur album commun. Je partage mon temps entre les grèves étudiantes contre le projet de loi Devaquet et le studio. Autant les prises de son sont réalisées par un ingénieur pas très concerné, autant Christophe qui a en charge le mixage, s’investit très largement malgré un style musical qui lui est étranger. L’enregistrement bouclé, je n’ai pas assez d’argent pour sortir seul l’album commun. Je demande donc au label Jungle Hop International s’il est intéressé de participer à la fabrication du disque. C’est ainsi que les fonds nécessaires sont enfin réunis. Je nous revois, avec François, chez Norbert, à faire des essais de maquette pour la pochette de l’album. En 1987, Heimat-los fait la première partie de Broken Bones, le groupe de l’ancien guitariste de Discharge, en banlieue parisienne. La bonne nouvelle de la soirée : le groupe commence enfin à avoir son propre public… la mauvaise : le guitariste de Broken Bones explose l’ampli qu’il a emprunté à François. Et la série noire ne s’arrête pas là puisque le soir où Norbert et moi aidons François à ramener l’ampli chez lui, nous l’oublions sur le trottoir après l’avoir sorti du coffre de la voiture. Evidemment, il a été volé.
L’album Heimat-los / Kromozom 4 sort enfin ! La face des premiers s’intitule « De Vlag » (« le drapeau » en néerlandais) et constitue un véritable brûlot. Certes, la guitare n’a toujours pas le son épais qu’elle mérite mais le mixage permet d’entendre toutes les incroyables subtilités du jeu de basse. Des titres courts et incisifs, d’une sauvagerie rare s’enchaînent, distillant cependant des mélodies à faire hérisser le poil et faisant flirter fureur et émotion. Heimat-los détourne, parfois inconsciemment des airs populaires aussi divers que « I was Made For Lovin You » de Kiss, un thème de la suite Peer Gynt du compositeur classique Edouard Grieg, un autre issu de chants russes, pour se les approprier dans des approches totalement personnelles. S’ouvrant sur un « N.B.C. » aussi émouvant que brutal, la face de l’album offre une variété rarement vue dans le hardcore, de la mélodie entêtante de « Assisté » à l’inspiration thrash metal de « H.K.T. » en passant par les guitares faisant penser à du charango, sorte de banjo péruvien, sur « Todellisuutta » et ce « Last Train To Tucson » interprété par Jean-Claude seul, à la guitare sèche et en yaourt (chant sans véritables paroles dans une phonétique approximativement anglaise). Mais là encore, la reconnaissance semble venir plutôt de l’étranger que de la France, malgré de très bons concerts, où je les suis, au Havre, à Phalsbourg ou à Heindout-Laakdal, en Belgique.
Sur le deuxième volume des compilations « France profonde », que je sortais en collaboration avec Titi Wolf, le chanteur des Vampires (je vous arrête tout de suite, je n’ai jamais participé à l’horrible troisième volume), on décide de se concentrer sur moins de groupes que sur le premier volet et de mettre des titres en studio et en concert. Une nouvelle fois, il est difficile de convaincre Heimat-los de me confier leur unique enregistrement en concert, celui de Tournai, du fait de la pauvreté de sa qualité sonore. Néanmoins, deux titres, une adaptation libre de l’« Amsterdam » de Jacques Brel et « Religion », figurent sur la compilation, en plus d’un enregistrement studio de « Räddaren i Nöden ». Malheureusement, Titi Wolf égare au passage l’autre titre, contenu sur la bande, « Kommandos ». A partir de l’été 1987, François joue temporairement avec deux jeunes groupes, Krull et M.N.Z.F., proches respectivement du crossover hardcore metal et de l’anarcho punk. Durant le même été, je décide d’arrêter mes activités discographiques avec Titi Wolf pour divergences sur les choix artistiques et la gestion de nos affaires. Je rejoins rapidement le label Auto Da Fé Records, initié par Manu, le chanteur de Sherwood, et le couple Pierre et Isabelle Gambart du fanzine Le Dékapsuleur. Je pars un mois aux Etats-Unis, et à mon retour, Norbert m’annonce que le groupe a reçu une proposition de signature en direct de la part du label Jungle Hop International pour un album. Je suis très surpris, parce qu’il était clair pour moi que Heimat-los était un groupe que je voulais continuer à produire et que je n’avais fait appel à Jungle Hop International que pour un apport financier ponctuel et nullement pour une co-production. Avec Auto Da Fé Records, nous assurons le groupe que nous comptons lui proposer de sortir un nouveau 45 tours dans les meilleurs délais puis un album. Heimat-los choisit de suivre Auto Da Fé Records et n’a donc jamais été une signature, et encore moins une découverte de Jungle Hop International, comme un ancien du label l’a déclaré dans une interview.
C’est la rentrée et Heimat-los reprend du service le 26 septembre 1987 avec un concert en Allemagne, à Ludwigshafen, avec Razzia, Upright Citizens et Kromozom 4, tout ça devant mille personnes. Le groupe compose de nouveaux morceaux pour le nouveau 45 tours. Norbert et moi aimons beaucoup Minor Threat, mais nous sommes néanmoins agacés, non pas par l’esprit straight edge véhiculé par le groupe (philosophie qui consiste à ne pas laisser sa vie sous l’emprise d’une addiction), mais par certains aspects intégristes préconisés par de nombreux suiveurs (règles strictes d’interdiction de l’alcool, des drogues et du sexe). On passe une après-midi chez lui à écrire ensemble un texte sur le sujet. La plupart des idées sont de Norbert, quelques unes de moi, dont le titre « Negative Mental Obsession », référence en négatif du « Positive Mental Attitude » de Bad Brains. En janvier 1988, le groupe retourne au studio Campus avec Christophe à la console pour enregistrer des nouveaux titres. A la fin du mixage entrepris en février, le soir même, les quatre jouent à Paris et offrent une performance mémorable. Un public, qui semble authentiquement intéressé par le hardcore, semble émerger enfin. Peu de temps après, sort le 45 tours « Negative Mental Obsession », sur Auto Da Fé Records. A mon sens, c’est une pure réussite. La sobre pochette, conçue par Pierre Gambart, constitue un détournement et une référence à Teen Idles et Minor Threat, les deux premiers groupes de Ian MacKaye. Une rangée de moutons sur le recto, deux poings croisés frappés d’une croix noire mais entravés par des menottes sur le verso ! Les quatre compositions sont originales, audacieuses, rentre-dedans, plus subtiles, avec un son mieux maîtrisé. Heimat-los ne s’assagit pas mais concilie une inspiration plus large avec son rythme effréné. Norbert s’essaie à plusieurs manières de chanter et comble ses faiblesses vocales, les riffs sont acérés, la basse coule, la batterie trace un autoroute, un piano s’immisce… et Manu Tchao, qui se trouvait dans les parages, fait même les choeurs sur un titre. Dans les fanzines, les chroniques sont excellentes et les commandes de disquaires et distributeurs démarrent fort. Comme d’habitude, la reconnaissance est toujours plus vive en Allemagne.
Le groupe compose de nouveaux titres, en vue de l’album que mon label Auto Da Fé Records aimerait sortir au plus vite. Leur concert de mai 1988 dans la cave d’un petit club parisien, avec Cosmic Wurst, nouvelle sensation parisienne, se révèle intense. La salle est pleine à craquer, les murs suintants, le groupe en grande forme et François obligé de jouer debout sur son ampli tellement le public a envahi le moindre espace. Heimat-los aurait du jouer à Paris avec Negazione, figure du hardcore italien, et les Américains déjantés de RKL, mais ça ne s’est finalement pas fait. Durant l’été, je repars aux Etats-Unis, cette fois avec François et Norbert, Sophie sa copine de l’époque, également Gaz, le chanteur de Kromozom 4, et Karl, guitariste de mon groupe, Apologize. Lorsque Norbert, qui a séjourné à San Francisco chez Dave, le chanteur de MDC, lui fait écouter le récent 45 tours de Heimat-los, entièrement chanté en anglais, ce dernier s’enthousiasme : « quel charme fou avec ton accent français ! ».
Le 18 septembre 1988, le groupe se retrouve au complet pour sa première répétition de la rentrée. Soudain, Jean-Claude reproche vertement à François de ne pas réussir à plaquer des accords dans un style reggae, s’emporte et annonce qu’il quitte le groupe. Le caractère parfois sanguin de Jean-Claude n’était pas toujours compatible avec le côté lunaire de François, mais ces deux-là s’appréciaient beaucoup. Lorsque j’arrive à cette ultime répétition, l’altercation a déjà eu lieu. Difficile de comprendre ce qui s’est joué dans la tête de Jean-Claude à ce moment-là. En tout cas, un mois après, il n’avait pas donné signe de vie. Fidèles à la promesse initiale de ne jamais remplacer un des quatre membres s’il quittait le groupe, les trois autres forment un nouveau groupe dans une veine plus mélodique et mélancolique. Norbert trouve un nom, Tears Of A Toy et je suggère Tears Of A Doll, qui est resté. Plusieurs titres, achevés ou non, de leur répertoire figuraient parmi les dernières compositions de Heimat-los. Ironie du sort, le groupe n’existe déjà plus lorsque Pushead, qui prévoyait de longue date de mettre Heimat-los dans le casting du second volume de sa légendaire compilation « Cleanse The Bacteria », utilise finalement deux titres du dernier 45 tours sur le volume 9 de ses fameuses compilations « Thrasher Skate Rock ».
On n’a sans doute jamais assez mesuré l’apport primordial de Heimat-los et l’histoire officielle ne retiendra pas leur nom. Mais ces quatre-là ont introduit un style différent, assimilant les caractéristiques les plus séduisantes d’un genre pour le personnaliser et se renouveler constamment. Indéniablement, Heimat-los demeure un des groupes les plus importants du paysage musical français, bien au-delà de la petite famille hardcore.
Philippe Roizès
fondateur du label Réseau Alternatif puis membre du label Auto Da Fé Records, manager de Kromozom 4



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